Oui, gérons l’Etat comme une entreprise

Un constat net et sans bavure, l’Etat est obèse

Alors que le nouveau Président-Directeur Général de France SA vient d’être nommé il y a quelques semaines, les investisseurs sont rassurés et le programme de transformation est initialisé. L’arrivée du verbiage managérial issu du monde de l’entreprise à l’Elysée et à Matignon révèle plus un cadre idéologique qu’un simple changement de génération. Alors qu’Emmanuel Macron est passé par la Banque Rothschild, Edouard Philippe a exercé un emploi chez Areva. Cette évolution dans les parcours professionnels des représentants politiques perturbe autant qu’elle réjouit.

Pire, cette infiltration du privé dans le public est maintenant souhaitée par la population. La bataille idéologique menée par la presse libérale a désormais converti la majorité des citoyens : L’Etat est obèse, la machinerie bureaucratique est trop lourde et inefficiente, pire encore, le secteur public s’arc-boute sur ses monopoles, au détriment du consommateur. Ainsi, comment justifier la situation budgétaire auprès de l’électeur ? Alors qu’on demande à l’électeur de gérer ses comptes en bon père de famille, comment l’Etat peut-il se permettre de rester des années dans le rouge ? Un huissier de justice aurait dû depuis longtemps saisir les biens de l’Etat !

Pire encore ! Le mépris de la classe dirigeante française vis-à-vis des textes européens. Quel manque de fairplay ! Quand tous s’efforcent de respecter des règles établies grâce à l’influence positive de nos amis allemands (chez qui la rigueur est un pilier fondamental, nous le savons bien), la France n’en fait qu’à sa tête. Elle se permet de ne pas respecter cette règle d’or qui impose à un Etat de conserver son déficit public annuel sous les 3% du PIB. A noter tout de même, cette règle fut imaginée en une heure sur « un coin de table » lors d’une nuit sombre par un certain Guy Abeille en 1981, à la demande de François Mitterrand. Ce dernier souhaitait communiquer sur un symbole fort pour illustrer sa rigueur budgétaire. La règle fut reprise dans le Traité de Maastricht en 1992. Cette règle d’or « infranchissable » est inspirée de l’ordolibéralisme allemand, une doctrine économique libérale qui vise à cerner entre quatre murs toutes les actions publiques et privées sur le marché. Face au réel, il apparaît que cette mesure a eu pour effet d’empêcher toute politique de relance de la part des pays européens, qui s’exposaient à des sanctions en cas d’infraction à la règle. Par cette loi d’airain, l’Union Européenne a enferré dans un cadre idéologique libéral les puissances publiques, contraintes de mettre en place des mesures d’austérité budgétaire. Or l’application de telles politiques n’a jamais prouvé son efficacité au cours de l’Histoire, contrairement aux politiques de relance (le New Deal entre autre). Mais alors ! Que n’aurions-nous pas fait si le joyeux drille était parti sur le chiffre de 1% du PIB ! Combien de programmes d’aides en moins et combien d’hausses d’impôts en plus nous aurions connu !

Pour enfin mettre un terme à cette spirale, il serait temps, comme le souhaite les libéraux, d’enfin voir l’Etat comme une entreprise ordinaire.

Le concurrent impitoyable

A très juste titre, j’appelle de mes vœux les représentants publics libéraux à se comporter comme ils le feraient dans l’entreprise qu’ils valorisent tant. L’entreprise, lieu où l’impérieux désir de croissance met chaque année des dirigeants à la porte car ils n’ont pas tenu leurs objectifs. Appliquée à l’Etat, cette logique changerait radicalement les orientations libérales prises jusqu’à maintenant. Cette sacro-sainte croissance est celle du chiffre d’affaires. Elle implique pour l’entreprise de gagner des parts de marché dans les secteurs qu’elle occupe, de lancer des stratégies expansionnistes pour conquérir de nouveaux marchés ou encore de racheter une entreprise. Ainsi, alors qu’une entreprise performante doit croître, pourquoi n’en demande-t-on pas autant à l’Etat ? J’estime qu’un Etat performant est un Etat combatif qui cherche à conquérir des « parts de marché ». Dans le cas de l’Etat, il doit développer l’accès aux soins en luttant farouchement contre les complémentaires santé privées, qui coûte in fine bien plus aux contribuables qu’une santé financée par les cotisations sociales. Par ailleurs, un Etat-entreprise ne réaliserait pas d’aussi lourds investissements que ceux nécessaires à la réalisation des autoroutes pour en laisser par la suite l’usufruit à d’autres entreprises. Or c’est exactement ce qu’a pratiqué l’Etat jusqu’à maintenant. Enfin, un Etat qui se comporterait comme une entreprise devrait faire exactement l’inverse de ce qui est fait actuellement : il devrait embaucher davantage de personnes, offrir de nouveaux services à ses administrés, réaliser des investissements pour l’avenir.

L’Etat stratège

Bien entendu, une gestion sans vision de l’Etat n’aboutirait qu’aux mêmes déboires qu’affrontent les entreprises sans tête. C’est justement cette vision que l’Etat a longtemps construit à travers le plan quinquennal. Cette pratique, aujourd’hui dévoyée car associée à l’URSS, visait à planifier sur cinq ans les réalisations de l’Etat. Cependant, selon l’idéologie des néolibéraux, qui ne jurent que par l’adaptation permanente aux nouvelles conditions du marché, il est impossible de prévoir aussi longtemps à l’avance. Et pourtant ! Toutes les entreprises ont un plan ! Sous les noms de « stratégie » ou de « schéma directeur », les entreprises analysent à trois, cinq, voire dix ans les évolutions géopolitiques et sociétales pour définir leurs investissements. Des entreprises comme Google misent sur le long terme : Google applique méthodiquement un plan pour s’infiltrer dans chaque pan de la société. Ainsi, pour un Etat, il est nécessaire d’établir une stratégie sur le long terme afin de donner une direction au pays. Sans cet effort de réflexion, nous sommes condamnés à nous coucher sans savoir de quoi demain sera fait et à devoir nous adapter au contexte à la hâte. Je n’ose imaginer les résultats si une politique environnementale ambitieuse n’arrivait qu’après que nous ayons les pieds dans l’eau.

Le dispendieux distributeur des dividendes

Pour revenir à l’argument principal des libéraux dénonçant la gestion publique actuelle, il apparaît que ces derniers font preuve d’une mauvaise foi manifeste. A les écouter, une entreprise doit démontrer sa bonne santé en générant du profit, qu’elle doit redistribuer à ses propriétaires, rémunérant ainsi le capital investi. Prenons tout d’abord un contre-exemple évident : Amazon. L’entreprise a durant de nombreuses années réinvesti l’intégralité de ses bénéfices dans la structure. En résulte une entreprise qui a pu se développer comme aucune autre et un prix de l’action qui n’a fait qu’augmenter. Ainsi, les libéraux souhaiteraient que l’Etat génère des dividendes ? L’illogisme de l’argument tient également dans l’absence de prise en compte des sommes reversées par l’Etat aux citoyens par l’intermédiaire des prestations sociales, de la gratuité des infrastructures (routes, piscines) et de la formation. Or c’est là que se situe la rémunération qui est ponctionnée par les actionnaire-citoyens de l’Etat. Alors qu’un ticket de bus coûte 1,50€, ce prix ne couvre en aucun cas les salaires des chauffeurs, les véhicules, les infrastructures. Il nous faudrait dépenser au moins 10€ pour payer un tel service. Or, la différence n’est pas prise en compte dans le calcul du budget de l’Etat.  En comptant de façon marchande l’ensemble des services rendus par la collectivité, nous nous apercevrions vite de la positivité de la balance.

Les visages de l’Etat

Alors qu’une entreprise est une personne dite « morale », elle est malgré tout gérée des personnes bien réelles réunies dans un Comité de Direction. Les membres de celui-ci sont mandatés par les actionnaires pour prendre les décisions qu’ils estiment bonnes pour l’entreprise. Ils sont comptables des décisions qu’ils prennent et, à ce titre, sont donc remerciés en cas de non-atteinte des objectifs. Par ailleurs, dans l’immense majorité des cas, leurs contrats intègrent des clauses de non-concurrence. Qu’attendons-nous donc pour appliquer ces mesures à nos dirigeants politiques ? Il est nécessaire que leurs faits et gestes soient scrutés par les citoyens. C’est à cette condition d’investissement de la part des citoyens que nous aurons des dirigeants dignes de nous représenter. Le fonctionnement des institutions doit donc évoluer pour que nous puissions suivre les dépenses de nos dirigeants et les remercier si nous n’en sommes pas satisfaits. C’était, d’ailleurs, proclamé par un des Pères de la démocratie moderne : Rousseau, dans son Contrat Social, érigeait en principe fondamental la possibilité pour le peuple souverain de reprendre à tout moment le pouvoir qu’il avait confié à un individu. En outre, il est nécessaire de lutter contre le pantouflage (passage d’un individu du public vers le privé) qui mine notre démocratie et favorise le clientélisme et l’influence des lobbys.

L’Etat à la pointe de l’organisation startup

Une ultime thématique de l’entreprise trouverait tout son sens à une application au niveau de l’Etat : l’holacratie. Ce nouveau mode d’organisation de l’entreprise, très présent dans les startups, mise sur l’intelligence collective des salariés, qui sont organisés en équipes autogérées pour prendre des décisions au quotidien. Dans les entreprises, ce fonctionnement répond au besoin d’améliorer la réactivité par rapport aux changements socioéconomiques. L’objectif est de réduire la hiérarchie, qui alourdit une organisation, pour augmenter le pouvoir d’influence des salariés qui, eux, connaissent davantage la réalité du terrain. Dans ces conditions, il serait tout à fait pertinent pour l’Etat de copier ce modèle pour déléguer aux citoyens eux-mêmes la prise de décision pour les sujets courants. Ainsi, contrairement à l’orientation dirigiste prise par le gouvernement Macron, un Etat moderne décidant de se comporter comme une entreprise, chargerait les citoyens de décider de l’attribution des marchés publics, du taux des impôts locaux, du prix du repas à la cantine. De même que dans les entreprises qui mettent en place ce mode de fonctionnement, cela aboutirait à rendre les citoyens impliqués dans la vie de la cité et renseignés sur l’impact des mesures prises. La démocratie doit d’urgence se renouveler en faisant confiance à ses citoyens pour bâtir la Nation de demain. L’infantilisation de la population est une offense faite à la démocratie. Et, si les gouvernants ne l’accordent pas au peuple, c’est à ce dernier de reprendre son bien le plus précieux : le pouvoir de décider pour lui-même.

La traîtrise faite au peuple

Ces dernières décennies ont connu une désaffection grandissante de la population pour la vie de la cité. Les gouvernants ont donc eu tout le loisir d’agir à leur guise, y compris en appliquant des mesures fatales à l’Etat. Leur soumission, volontaire ou involontaire, vis-à-vis du dogme néolibéral : la réduction à peau de chagrin du champ d’action de la force publique, aboutit à la dépossession de l’ensemble de la population des biens publics par une poignée de mercenaires politiques. En se retirant de certains secteurs car l’action des entreprises privées est « plus efficace » et dans lesquels la concurrence « favorise toujours » les consommateurs, l’Etat a échoué dans sa mission de protéger des citoyens. Ainsi, j’accuse les responsables politiques d’avoir failli dans leur rôle de promotion de l’action publique et de servir des intérêts privés. Enfin, je pose la question : comment peut-on se dire libéral et prétendre avoir le sens de l’Etat et chérir l’action publique ? Ces notions sont incompatibles, un responsable politique doit en permanence défendre les intérêts de la Nation et lutter contre des adversaires qui cherchent à envahir ses plates-bandes, à savoir les entreprises. Il est nécessaire que la population se mobilise pour exiger des représentants politiques droits et animés par le « sens de l’Etat ».

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