Fête du Travail, une résonance toute particulière

Jeudi soir, c’est Histoire ! D’ici quelques jours, nous fêterons la Journée Internationale du Travail en buvant une bière fraîche en pleine après-midi en l’honneur de… de quoi au juste ? Des beaux jours ? Non, ignare ! En l’honneur d’anarchistes ! Lisez plutôt.

La Fête du Travail, célébrée tous les 1er Mai est l’un de nos rares jours fériés non religieux. Mieux que cela, il ne glorifie pas la patrie puisqu’il s’agit d’une fête internationale, célébrée aussi bien aux Etats-Unis, en Allemagne qu’en France. Elle prend naissance bien loin de la France : aux Etats-Unis, à Chicago précisément. En 1886, les Etats-Unis étaient devenus une terre d’accueil pour de nombreux travailleurs du Vieux Continent. Parmi ces travailleurs, nombre d’entre eux étaient anarchistes, non au sens péjoratif d’individus violents sans foi ni loi, mais au sens qu’ils croyaient dans la capacité des individus à s’organiser ensemble pour aller vers un but commun sans le concours d’une autorité quelconque.

Le 1er Mai 1886 donc, ce sont quelques 340 000 travailleurs de Chicago qui se rassemblent à l’occasion d’une journée de grève générale pour obtenir la journée de huit heures (revendication que l’on pourrait juger de légitime de nos jours). A la dispersion de la manifestation, deux cent policiers tirent sur la foule, occasionnant un mort et des dizaines de blessés. En réponse à cette attaque, les travailleurs organisent une manifestation le 4 Mai pour dénoncer les violences policières. Vers dix heures du soir, ils ne sont plus que quelques centaines de manifestants sur Haymarket Square, les policiers chargent à nouveau la foule. Une bombe est jetée parmi les forces de l’ordre, tuant sept policiers. Ces derniers mènent alors une chasse aux sorcières à travers la ville pour retrouver les coupables. Huit anarchistes sont alors traduits en justice pour leur participation à l’attentat. Dans un parangon de dictature, les présumés coupables sont condamnés à mort par des jurés partiaux, notamment le parent d’un des policiers. Ce sera seulement en 1893 que le gouverneur de l’Illinois réhabilitera les anarchistes, dont seulement trois (parmi les huit) se trouvaient simplement à la manifestation. Enfin, il sera révélé plus tard encore qu’un homme de main du commissaire de police, aux ordres des capitaines d’industries locaux, avait commis l’attentat pour justifier l’attaque de la police sur les manifestants.

A travers cet épisode tragique des luttes sociales, je trouve intéressant de revenir sur les fondamentaux de la lutte anarchiste au cours du XXème siècle et pourquoi celle-ci trouve un écho particulier en ce 1er Mai 2017. Celui-ci se trouve dans l’entre-deux tours de l’élection présidentielle française. La campagne, que certains auront trouvé nauséabonde, aura au moins eu le mérite d’opposer des divergences de fond entre les citoyens. Or, c’est du débat et de la confrontation d’idées qu’émergent les consciences politiques. Par ailleurs, malgré les torts d’Internet, l’accès à l’information est facilité à un point tel que nul ne peut dire qu’il n’était pas au courant. Le second tour opposera donc Emmanuel Macron et Marine Le Pen, soit le libéralisme et le fascisme. Et c’est justement dans ce contexte que cette Fête du Travail sonne comme providentielle.

Le fascisme, l’ennemi absolu

Avant tout, l’anarchisme vise l’émancipation de l’individu et l’anéantissement des structures étatiques. Pour ces raisons, les fascismes de Mussolini, d’Hitler et Franco ont pourchassé les anarchistes durant tout le XXème siècle.

L’idéologie fasciste démarre avant tout par la mythification d’un hypothétique âge d’or. Cette période harmonieuse où chaque chose était à sa place, sans pauvreté ni rebellion, constitue un idéal à retrouver car « c’était mieux avant ». Pour retrouver ce passé, les fascistes proposent de mettre en place une économie dirigiste et capitaliste pour que l’Etat puisse réguler les acteurs économiques sans remettre en cause la propriété privée. Par ailleurs, pour atteindre cet objectif, les citoyens doivent s’oublier au profit de la Nation. En effet, la philosophie fasciste valorise la négation de l’être et de ses différences et la glorification de la Nation pour sa supériorité face aux autres. Enfin le fascisme s’illustre par une sur-utilisation du monopole de la violence légitime de l’Etat. Sous couvert d’une lutte contre l’ennemi intérieur (les Juifs, les homosexuels etc.), le régime fasciste instrumentalise les forces de l’ordre pour éliminer les individus ne rentrant pas dans la « norme ». Cette distinction entre les individus pousse à une hiérarchisation entre les femmes et les hommes, les Blancs et les Arabes etc.

Ainsi, le Front National coche toutes les cases du régime fasciste, aujourd’hui encore, à savoir la mythification du passé de la France éternelle, une structure étatique qui limite les échanges sans remettre en cause la propriété privée, la négation de toutes les différences (riche, pauvre, Parisien, Ardéchois) pour ne conserver que l’adjectif « français ». L’ennemi intérieur, l’Arabe, est stigmatisé. Enfin la promesse d’augmenter les forces militaires valide la dernière case. Ainsi, en cochant toutes les cases du fascisme, le Front National ne peut se dérober derrière son masque victimaire habituel. Le Front National, en niant la Liberté des citoyens de penser différemment de ses dogmes, l’Egalité entre les citoyens quelle que soit leur origine et la Fraternité due aux peuples étrangers, est un parti anti-républicain qui ne mérite qu’un affrontement massif, permanent sans aucun compromis.

Le libéralisme, le faux parent

A l’opposé du fascisme sur l’échiquier politique se trouve le libéralisme et son petit frère hyperactif gênant : le néolibéralisme. Si les deux notions se confondent au gré des analyses, certains fondamentaux perdurent : L’individualisme est la valeur cardinale de la société libérale et l’absence d’Etat est la condition sine qua non pour atteindre un fonctionnement harmonieux de la société. A lire cette description, on croit apercevoir certaines ressemblances avec les principes de l’anarchisme. D’où vient alors l’opposition des anarchistes à l’égard du système économique actuel ? Par la valorisation d’un individualisme possessif, le libéralisme met en exergue un individu auto-centré se définissant essentiellement par le patrimoine qu’il possède. De cette façon, l’individu ne se focalise pas sur ses interactions avec son environnement mais sur lui seul uniquement et les biens qu’il s’approprie. C’est en suivant cette philosophie que le capitalisme sauvage détruit l’environnement puisque seul compte l’accumulation de patrimoine et que les autres aillent au diable. L’anarchisme s’accorde en effet sur l’existence d’un individu unique aux caractéristiques bien distinctes de celles de son voisin. En revanche, leur désaccord porte sur la place de l’individu dans la société. L’anarchisme valorise au contraire un individualisme collectif dans lequel l’individu, en dépit de sa personnalité propre, est conscient du groupe dans lequel il évolue et agit dans le respect des autres individualités plutôt que de se focaliser sur ses possessions matérielles. Le respect des autres individus nous amène à une autre critique du libéralisme : la domination de l’homme par l’homme. En effet, la survalorisation de la liberté individuelle (« moi je, moi d’abord ») dans un but d’accumulation de capital pousse les individus à nier la liberté d’autrui, ce qui est l’antagonisme le plus évident de libéralisme. Un exemple simple illustre ce propos : le chauffeur Uber qui travaille 7 jours sur 7, est-il seulement libre ? Ou n‘est-il pas l’esclave d’Uber, qui est libre d’augmenter sa quote-part comme bon lui semble ? Enfin la dernière critique, et non des moindres, porte sur la remise en cause du rôle de l’Etat. Selon les libéraux, l’Etat gène le fonctionnement auto-régulateur du marché. A ce titre, il doit disparaître afin d’éliminer les scories qui polluent le modèle du marché parfait : les normes environnementales, le code du travail, le salaire minimum etc. (ce qu’entérine la Loi Macron) Or, si les anarchistes remettent en cause l’Etat, c’est essentiellement pour dénoncer son illégitimité à organiser la société. En revanche, ils ne remettent pas en cause la nécessité d’instaurer des règles de fonctionnement. A titre d’exemple, l’adage « de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins », régulièrement repris par les anarchistes, illustre bien le fait que la société anarchiste est organisée. A ces différentes illustrations de la société libérale, Macron coche lui aussi toutes les cases. La campagne disruptive d’Emmanuel Macron, s’affranchissant des règles qui avaient prévalues jusqu’à lors, intègre la plupart des éléments de la doctrine libérale : la valorisation de l’être possédant (« il faut que les jeunes aient envie de devenir milliardaires »), la valorisation de l’entreprise, lieu emblématique de domination de l’homme par l’homme, et la réduction à portion congrue du rôle régulateur de l’Etat. Par la promotion de sa vision fantasmée d’une économie libérale aboutissant mécaniquement à l’émancipation des travailleurs, Emmanuel Macron illustre sa méconnaissance de l’Histoire des luttes sociales et poursuit la déconstruction du modèle social français.

Le dépassement anarchiste

En définitive, ces courants politiques que sont le fascisme et le libéralisme sont les deux faces d’une même pièce dont l’objectif n’est nullement l’émancipation de l’individu ou même son bonheur. Ils ne visent qu’à détruire les liens existants entre les citoyens. En admettant que le rôle d’un Etat soit précisément de garantir le bien-être des citoyens dans un espace donné, je ne vois pas quelles raisons me pousseraient à préférer Blanc Bonnet ou Bonnet Blanc lors du second tour de l’élection présidentielle.

Au martèlement incessant et forcené du « There is no alternative », si cher à Margaret Thatcher, pour un bulletin de vote Macron le 7 Mai, je réponds non. Je réponds non à la lumière des luttes anarchistes depuis le XIXème qui ont proposé une alternative au système dual communisme-capitalisme. Inspirés par les mêmes penseurs, les fondateurs de notre république ont inscrit dans le marbre la liberté comme valeur fondamentale. Ainsi, il est de notre devoir de citoyen de ne pas renier nos convictions pour une solution « moins pire » : nous restons en toutes circonstances libres de nos décisions. Ces hommes et femmes anarchistes rejetaient tout à la fois la violence illégitime de l’Etat et les exactions du capitalisme à leurs égards. Enfin, parce que je ne crois pas dans l’émergence d’un être providentiel, mon espoir se trouve maintenant dans l’intelligence collective et ma croyance dans la primauté absolue du peuple pour choisir les meilleures orientations pour lui. Le peuple a été trop longtemps trahi par les politiques qui n’ont jamais légiféré pour reconnaître le vote blanc. Ce sont eux les véritables coupables de déni de démocratie, le vote blanc est l’expression d’une opinion : celle qu’aucune des propositions ne convient et qu’il faut refaire un tour en changeant toutes les têtes jusqu’à ce qu’une réelle majorité l’emporte. Ce sont ces mêmes individus qui ont reproché (à juste titre) à Marine Le Pen d’être du système (son patrimoine, son nom etc.) qui maintenant sonnent l’alerte générale car elle n’est pas du système. Ainsi, je ne m’en remettrai désormais qu’aux élections législatives pour offrir une opposition parlementaire féroce afin de faire barrage à l’un ou l’autre des candidats restants. A la lecture des résultats du premier tour, qui fut presque démocratique, je ne peux qu’être rassuré. Le Front National ne rassemble qu’un électeur sur cinq, ce qui est très loin de constituer une majorité à l’Assemblée Nationale. En revanche, il n’est faux d’affirmer que Marine Le Pen au pouvoir pourra faire passer des lois grâce à la Loi Macron (encore elle!) qui permet au gouvernement de légiférer par ordonnance sans passer par l’Assemblée Nationale. Enfin, en cas de victoire de Macron, je ne suis pas non plus certain qu’il obtienne une majorité tant son arrogance l’a poussé à ne faire aucune concession dans cet entre-deux tours pour des propositions sociales qui pourraient séduire la gauche. Ne faisons pas l’honneur de notre bulletin de vote aux candidats encore en lice car aucun de leurs programmes ne laissera le pays indemne durant les cinq prochaines années. L’abstention est une opinion, le nier est un déni de démocratie.

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