Macron, le loup derrière le flou

La désaffection pour les politiques est devenue un symbole de ralliement pour plusieurs générations qui n’ont en mémoire qu’un Chirac, plus fainéant que président, un Sarkozy plus vengeur que penseur, un Hollande plus traître que maître. C’est la raison pour laquelle, il est de bon ton pour un électeur sur quatre lors cette campagne pour l’élection présidentielle 2017 de se déclarer en faveur d’Emmanuel Macron. Prendre position pour le leader d’En Marche, c’est se dire plus intelligent que les autres moutons qui croient encore dans les belles paroles de vieux briscards de politique, comme Mélenchon ou Fillon. C’est se dire fin analyste politique en fanfaronnant « le clivage gauche-droite, c’est dépassé ». C’est s’octroyer le droit de mépriser les classes populaires qui, de toute façon, ne peuvent comprendre les bénéfices de l’Union Européenne et l’exaltation de l’entrepreneuriat. Ainsi, les probables électeurs d’Emmanuel Macron sont souvent diplômés du supérieur, car ils pensent, eux, contrairement à la populace qui se complaît aux extrêmes de l’échiquier politique. Nous l’avons donc vu arriver de loin sur son cheval blanc, le pourfendeur du système gauche-droite, le rénovateur d’une France archaïque, l’homme providentiel qui va remettre la France en marche.

Ce besoin de changement qu’expriment les électeurs n’est pas contestable. Je partage également sans réserve le désir d’alternance en faveur d’un homme nouveau qui changera les choses. J’adhère aussi au discours sur l’unité, quand tant de personnes cherchent à diviser pour mieux régner. Seulement, Emmanuel Macron n’est-il pas uniquement le packaging d’un produit que les électeurs achètent sans regarder la composition ? Car à la question courante « quelles réformes d’Emmanuel Macron connaissez-vous ? », quel électeur sait vraiment répondre ?

Emmanuel le disruptif

La carrière d’Emmanuel Macron ayant déjà été largement inspectée sous toutes ses coutures, je ne participerai pas à la cabale contre son passé de banquier d’affaires, car chacun est libre de mener sa barque comme il l’entend et n’a pas à être jugé pour cela. En revanche, je n’évoquerai son passé professionnel que pour en souligner le paradoxe avec l’image qu’il souhaite renvoyer, celle d’un homme hors du système. Ce double discours est d’ores et déjà un premier mensonge fait aux électeurs tant son parcours, brillant au demeurant, en fait un homme d’appareil : l’ENA, la banque Rothschild, la Commission Attali, le Secrétariat de l’Elysée, le Ministère de l’Economie. L’homme connaît mieux que personnes les arcanes du pouvoir, et ce, sans jamais être passé par la case des élections. C’est, d’ailleurs, la raison pour laquelle il avait pu esquiver les lumières médiatiques jusqu’à présent. Ainsi nous ne le connaissons que comme ministre démissionnaire, brisant ses chaînes de l’emprise tyrannique de François Hollande, et candidat à la présidentielle non affilié à un parti politique.

Notre entrepreneur de la politique souhaitait donc casser les codes convenus dans lesquels naviguaient ses adversaires. C’est la raison pour laquelle il a « disrupté » la campagne. Ainsi, Emmanuel Macron a réalisé une entrée fracassante en publiant un livre, intitulé Révolution, en faisant la couverture des magazines (pas moins de 39 couvertures), en annonçant sa candidature dans un quartier populaire vidé de ses habitants. On voit sur quoi ont débouché les nombreux brainstormings qu’Emmanuel Macron a réalisés pour repenser la politique : un livre, des magazines et un discours convenu. Par ailleurs, comment un homme hors de l’appareil peut-il assurer financièrement une campagne présidentielle en n’ayant jamais été dans le système ? Que ce soit grâce à sa fortune personnelle ou à celle de ses soutiens, l’homme fait partie d’une élite économique et peut compter sur l’aide des « forces de l’argent », comme le dénonçait François Bayrou avant de, courageusement, le rallier.

Cette franche disruption connaît malgré tout une exception. En effet, Emmanuel Macron a innové en ne voulant présenter aucun programme mais uniquement une vision. Un projet concis, en moins d’une dizaine de points, révélés lors d’une interview au magazine l’Obs. J’ai partagé au début l’idée selon laquelle les programmes ne sont pas suivis et qu’il ne servait donc à rien d’en proposer un. Cependant, on peut voir là une sérénade similaire à celle de Kaa dans le Livre de la Jungle : « Aies confiance, crois en moi ». Celle-ci n’a au bout du compte qu’un objectif : endormir l’électorat. Car en définitive, il demande de voter pour sa candidature sans faire le moindre engagement sur un budget ou sur les actions qu’il souhaite entreprendre. Sans être gravé dans le marbre, un programme permet, au moins, de proposer des orientations sur lesquelles il est possible de discuter. Ainsi, Emmanuel Macron a tenté de concocter une recette magique en 6 idées pour plaire à l’ensemble du corps électoral, et ce, sans évoquer les points qui fâchent : le chômage et la dette. Aucune mention, non plus, des moyens à mobiliser ou d’un quelconque chiffrage. En outre, il présente comme révolutionnaires des innovations qui sentent le réchauffé : le SMIC jeune, la retraite flexible.

Mais alors, s’il ne faut pas regarder dans l’avenir du personnage, peut-être faudrait-il regarder dans son passé pour connaître ses idées ? En l’occurrence, le soi-disant novice n’en est pas à son coup d’essai en politique puisque durant le quinquennat de François Hollande, il fut Ministre de l’Economie. Durant cette période, il livra une loi, la loi Macron. Or, en sa qualité de Ministre, il a pu y inclure tout ce qu’il croyait bon pour l’économie nationale. C’est la raison pour laquelle, un examen attentif de cette loi permet d’identifier les changements que le candidat Macron souhaite mettre en œuvre pour la France :

  • Création de « zones touristiques internationales » dans lesquelles le travail le dimanche et l’ouverture jusqu’à minuit seront autorisés sans que les mairies locales ne puissent y mettre un terme. La sollicitation se fera auprès de salariés « volontaires »
  • Réduction de la valeur des décisions rendues par un tribunal administratif. Si celui-ci dénonce un licenciement injustifié, le jugement « ne modifie pas la validité du licenciement [et] ne donne pas lieu au versement d’une indemnité à la charge de l’employeur ». Ainsi malgré la sentence prononcée, le salarié reste licencié et n’est pas indemnisé
  • Encadrement des sanctions pour les employeurs qui violent la loi. Par l’établissement d’une liste exhaustive des sanctions, l’entreprise peut effectuer un calcul de risques et ainsi préférer payer une amende. Dans ces conditions, l’entreprise qui possède de fonds important sera libérée de toute contrainte
  • Baisse de la fiscalité pour les entreprises sur les distributions d’actions gratuites (forme de rémunération courante pour les cadres dirigeants). Cette mesure coûterait la bagatelle de 300 à 900 millions d’euros par an
  • Réduction des prélèvements sur les placements PERCO, une sorte de retraite par capitalisation à l’américaine
  • Réduction des normes environnementales et multiplication des dérogations possibles au code de prévention des risques pour la construction de certains logements
  • Affaiblissement des principes démocratiques. Il s’agit très certainement de la pire des dispositions du texte, puisqu’elle entérine la posture monarchique de l’exécutif dans la Vème République. En effet, le gouvernement « est autorisé à prendre par ordonnance (…) les mesures relevant du domaine de la loi et modifiant le code de procédure pénale, le code rural et de la pêche maritime, le code des transports et le code du travail »
  • Privatisation de secteurs clés comme la défense, les aéroports et encouragement des infiltrations du privé dans le secteur public, comme dans les CHU

Cet ensemble de mesures souhaitées par le ministre Macron nous indique bien la tendance largement libérale et anti-démocratique du candidat Macron qu’il devrait poursuivre si jamais il en venait à gouverner le pays. Récemment, sentant les nombreuses critiques sur sa « vision », il s’est tout de même décidé à publier un ensemble de mesures. Celles-ci, regroupées à la va-vite, sont empruntées aussi bien à la gauche qu’à la droite.

Manu, l’anarchiste

Il est maintenant de notoriété publique qu’Emmanuel Macron souhaite bouleverser les codes de la politique en menant une révolution dans le pays. Cette révolution, qu’il appelle de ses vœux à être une « révolution démocratique profonde » ne se matérialise en revanche par aucune remise en cause de la Vème République. Or le fonctionnement de notre constitution actuelle est profondément anti-démocratique puisqu’il assure un rôle prépondérant à un seul homme : le Président. Or, si Emmanuel Macron souhaitait un réel renouveau démocratique, la refonte de la Constitution devrait être sa première mesure. Du reste, le tableau fait frémir d’angoisse. Regardons, certaines de ses mesures-phares :

  • Selon une rhétorique libérale bien huilée, les entreprises sont écrasées sous le poids des charges sociales, ce qui pèse sur leur marge nette et donc sur leurs possibilités d’employer et d’investir davantage. Ainsi, selon une politique de stimulation de l’offre, le gouvernement de François Hollande a mis en place le Crédit Impôt Compétitivité Emploi (CICE). Il s’agissait d’un crédit d’impôt équivalent à 7 à 9% des charges sociales payées par l’entreprise. En échange de cela, les entreprises étaient supposées embaucher un million de personnes grâce à la restauration de leur marge. Dans la réalité, elles n’ont fait que verser des dividendes supplémentaires à partir ces sommes versées directement par l’Etat pour un montant équivalent à 45 milliards d’euros. Ce sont donc les contribuables français qui ont versés par camions entiers ces sommes aux actionnaires. Pour en revenir au programme d’Emmanuel Macron, il inscrit dans son programme la transformation du CICE en réduction pérenne des charges sociales pour les entreprises, encore une fois sans la moindre contrepartie de la part des entreprises. Il entérine donc une réduction massive des recettes allouées à la redistribution sociale
  • Une de ses mesures phares concerne l’exonération de taxe d’habitation pour près de 80% des ménages. Les sommes de cet impôt local sont gérées actuellement par les mairies qui peuvent se servir de ce levier pour les redistribuer par le biais des infrastructures publiques. Emmanuel Macron affirme vouloir compenser la perte de ces recettes par une contribution de l’Etat. Or, comme je l’ai mentionné, il s’agit d’un instrument fiscal géré localement, ainsi, une mairie souhaitant lancer un plan d’investissement devra supplier le gouvernement pour obtenir les fonds. Par ailleurs, l’Etat rognant sur toutes les dépenses pourrait décider péremptoirement de réduire les sommes versées aux mairies, comme il l’a fait en réduisant l’allocation aux collectivités locales de 53 à 50 milliards entre 2015 et 2016. Celles-ci se voient alors contraintes de répercuter la baisse des recettes sur les projets de modernisation des infrastructures publiques
  • Le remplacement des cotisations salariales par la CSG dans l’objectif d’apporter du pouvoir d’achat aux salariés. L’idée semble intéressante pour qui ne regarde pas le détail de l’allocation des recettes de l’Etat. En effet, par cette mesure, il propose de substituer les cotisations salariales, qui ouvrent à un système de redistribution d’aides (chômage, maladie etc.), à une taxe supportée par tous : la CSG. C’est, tout d’abord, son caractère inconstitutionnel qui pose problème. En effet, pour certaines catégories de la population, par exemple les retraités qui payent la CSG mais qui ne bénéficient pas d’assurance chômage. Par ailleurs, un projet semblable avait déjà été retoqué par le Conseil Constitutionnel en 2014. Mais, plus grave encore, par cette disposition, c’est l’essence même du principe des cotisations sociales qu’Emmanuel Macron souhaite remettre en cause
  • Une de ses dernières propositions semblent néanmoins de gauche puisqu’il « déclare la guerre aux propriétaires » en modifiant l’ISF pour le circonscrire aux biens immobiliers. Ainsi il se pose en homme du peuple, pourfendeur du capital et des rentiers. L’objectif officiel étant de faire payer les immobilisations financières au détriment d’un investissement dans l’économie réelle. On voit bien là ce qu’Emmanuel Macron entend par « économie réelle ». En effet, en taxant fortement l’immobilier, les riches propriétaires sont incités à déplacer leurs fonds vers les marchés financiers et ainsi alimenter la spéculation et le cours des actions. Ainsi, par un tour de passe-passe, Emmanuel Macron se déclare opposant aux rentiers pour finalement faire profiter les marchés financiers d’une manne considérable d’argent
  • Enfin pour terminer par les réformes droitières d’Emmanuel Macron : il souhaite supprimer 120 000 fonctionnaires, tout en augmentant les effectifs de 10 000 policiers, créer 15 000 places de prison supplémentaires et 5 000 garde-frontières européens. Lui qui souhaitait dépasser le clivage gauche-droite se retrouve à proposer les mêmes réformes bas de plafond de ses concurrents de droite. Il va s’en dire que de tels chiffres ne peuvent être atteints qu’au détriment de la qualité des services publics (hôpitaux, Education Nationale), déjà largement mis sous pression par les coupes budgétaires successives. Ainsi, réduire dans ces proportions le service public, alors même qu’on prévoit une augmentation de la population, revient à admettre la réduction du périmètre d’action du service public. C’est en outre, valider la thèse communément admise, et pourtant fausse, que notre pays compte davantage de fonctionnaires que nos voisins

Ainsi, le candidat Macron est bel et bien le candidat du « toujours moins » : moins d’Etat, moins de fiscalité, moins de fonctionnaires, moins de redistribution. Ajoutez à cela ses petites phrases sur les mérites de l’ubérisation et sur le dénigrement des chômeurs etc. En cela, il est ce qu’on appelle un libéral convaincu et qu’importe ses déclarations sur sa volonté de renouveler la politique, il applique des recettes largement dépassées qui n’ont jamais eu le moindre succès, si ce n’est celui d’aggraver les inégalités et de réduire le champ d’action de l’Etat.

Enfin, s’il fallait ne regretter qu’une chose dans cette élection, c’est bien l’absence de réelle disruption tant vantée par notre émérite candidat. Car pour évoquer une réelle disruption, il faudrait parler de l’initiative populaire : https://laprimaire.org/. Dans un formidable élan populaire, presque 130 000 personnes ont participé à la construction d’un programme commun pour les élections présidentielles. Suite à un vote électronique, Charlotte Marchandise a été désignée candidate grâce à ses priorités : la rédaction d’une nouvelle constitution, la mise en place d’un revenu universel et la mise en place d’une transition énergétique. Malheureusement, compte-tenu du carcan intellectuel des élus, la candidate n’a pas pu réunir les 500 parrainages nécessaires au dépôt de sa candidature, et ce, malgré le soutien de dizaines de milliers d’individus. On voit donc là que notre système est à bout de souffle puisqu’il cherche à se prémunir contre toute tentative de remise en cause. C’est pourquoi je conjure les électeurs de lire. Lisez sans cesse articles, programmes, livres. Faites vous une opinion en remettant en cause l’acquis et les paroles politiciennes. C’est la raison pour laquelle, c’est au peuple de se replonger dans les lectures humanistes des Lumières afin de comprendre les motivations profondes qui ont conduit à notre démocratie. A partir de ce moment seulement, nous comprendrons pourquoi le système actuel doit évoluer et faire davantage de place au peuple car, comme disait Rousseau : « Renoncer à sa liberté c’est renoncer à sa qualité d’homme, aux droits de l’humanité, même à ses devoirs ».

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