Machiavel, superstar de 2017

 

Mea culpa, mea culpa, mea maxima culpa ! J’avoue m’être délecté ces dernières semaines du feuilleton politico-médiatique de l’affaire Fillon ! J’avoue avoir eu un sourire gourmand aux lèvres chaque soir en apprenant la nouvelle frasque de François. Oui, nous pouvons l’affubler d’un banal François, tant celui qui se présentait comme le chevalier sans peur et sans reproches de la classe politique française se révèle n’être qu’un homme comme les autres qui se complaisait dans les détournements de fonds publics et un népotisme éhonté. Quelle succulence de voir l’homme trébucher aux portes d’une élection dont la victoire lui semblait d’ores et déjà acquise. Si j’avais un seul regret dans cette histoire, ce serait que son programme, qui promet sang et larmes au pays, soit devenu inaudible tant le tapage médiatique de l’Affaire rapporte davantage d’argent aux médias que la dénonciation d’un programme acquis aux intérêts privés. Mon regret est que ce soit par ses frasques que François Fillon soit disqualifié davantage que par son programme.

Pour ceux qui auraient été blasés en cours de route par l’accumulation d’articles sur le sujet, permettez-moi de partager avec vous certains de mes moments préférés de cette affaire :

  • Malgré le soutien que lui apporte le mouvement ultra-conservateur Sens Commun, Fillon dénonce la misogynie le 25 janvier de ses adversaires en demandant : « Parce que c’est mon épouse, elle n’aurait pas le droit de travailler ? »
  • Après avoir déclaré qu’il ne serait pas candidat en cas de mise en examen le 26 janvier, le 16 février il affirme : « J’ai constaté qu’il n’y avait pas de solution alternative meilleure et que le retrait aujourd’hui de ma candidature créerait une crise majeure »
  • Le 26 janvier, le directeur de publication de La Revue des Deux Mondes, qui a grassement rémunéré Pénélope Fillon 100 000€ pour deux notes de lectures, prétend n’avoir « jamais eu affaire à elle, ni physiquement, ni au téléphone, ni même par mail
  • Le 27 janvier, la presse déterre une interview donnée en 2007 par Pénélope Fillon dans laquelle elle déclarait vouloir « se remettre au travail et à penser », alors qu’elle touchait son salaire d’assistante parlementaire depuis 10 ans
  • Dans la même interview, elle disait passer ses semaines à Paris, alors que François Fillon déclarait le 26 janvier que sa compagne lui faisait « remonter les demandes des gens » dans sa circonscription de la Sarthe
  • Enfin toujours dans la même interview, Pénélope affirmait « Je n’ai jamais été son assistante, ou quoi que ce soit de ce genre-là ». Assertion également confirmée par la biographe de Fillon, Christine Kelly
  • Lors de son audition par la police le 6 février, François Fillon indique avoir embauché son fils comme assistant parlementaire en 2007 pour travailler « au programme du candidat à l’élection présidentielle sur des sujets institutionnels », donc au programme de Nicolas Sarkozy, ce qui constitue en soi un détournement de fonds de campagne
  • Après avoir souhaité être entendu le plus rapidement possible par le parquet financier, ses avocats en nullité ont trouvé une faille permettant à l’édile de reporter de plusieurs mois la tenue d’un procès. C’est donc tout naturellement qu’il a souhaité ne plus avoir affaire avec le parquet financier ne le jugeant « pas compétent » en la matière

La liste des mensonges est longue encore, mais dans d’autres registres, notre bête de scène politique a également eu la main assez légère quand il s’agissait de remettre la Légion d’Honneur à ses proches. Ou encore sur ses liens avec des personnalités économiques de premier plan :

Enfin, arrêtons-nous là, ça suffit avec les friandises, rentrons dans ce sujet qui met à jour les scandales, collusions et déceptions qui émaillent la scène politique. Ces évènements participent bien évidemment au « ras-le-bol » de la population, qui se sent élection après élection un peu plus éloignés de ses représentants et les poussent presque irrésistiblement dans les bras des médias « alternatifs » et des démagogues extrémistes. Je me suis alors demandé depuis quand les dirigeants semblaient tous perdre leur dignité une fois en charge du pouvoir (que ce soit un maire ou un président) ? Je suis d’abord passé dans la galerie des scandales à travers l’Histoire. J’y ai trouvé en chemin les emplois fictifs de la mairie de Paris, les diamants de Bokassa, le canal de Panama, et dans une certaine mesure le Système de John Law. Je me suis tout d’abord arrêté chez Montesquieu pour qui « chaque homme ayant du pouvoir est porté à en abuser ». Finalement je suis remonté à travers les siècles jusqu’à Nicolas Machiavel, né en 1469 et mort en 1527, pour trouver la réponse la plus complète à cette question.

Nicolas Machiavel s’est illustré dans l’Histoire grâce à une clairvoyance hors du commun sur l’être humain dans son action politique. Comme le dit son biographe Quentin Skinner : « Machiavel naquit les yeux ouverts ». Et c’est effectivement avec des yeux bien ouverts que Nicolas Machiavel s’est mu à travers les arcanes du pouvoir florentin tout en gardant un regard lucide sur ces dirigeants politiques. Ce seront ces dons innés de perception de la nature humaine que Nicolas Machiavel offrira aux souverains, à l’image de Laurent de Médicis, à qui est dédié Le Prince, son ouvrage phare. Dans ce livre, Machiavel prodiguera des conseils judicieux à son bienfaiteur pour se maintenir dans sa position, souverain de Florence.

L’une des principales recommandations qu’émet Machiavel est de dissocier l’image publique du dirigeant de ses réelles intentions. Il préconise donc de « mentir » au peuple sur les véritables buts d’une opération. On peut, sans mal, associer des exemples à ce premier élément de la philosophie machiavélienne : les armes de destructions massives en Irak ou dans le cas qui nous intéresse : Fillon prétendant être un serviteur de l’Etat probe mais servant surtout ses propres intérêts. Ainsi il est régulier d’entendre définir la pensée de Machiavel comme l’introduction du cynisme en politique, soit une attitude contraire à la morale et à la norme sociale. Cette interprétation de la pensée de Machiavel est pour le moins partielle. La véritable introduction de Machiavel dans la politique moderne est le pragmatisme, soit l’adaptabilité à toutes les situations et la mise en œuvre d’actions pratiques. L’application actuelle de la pensée machiavélienne s’illustre plutôt dans la real-politik. Il s’agit donc pour le gouvernant de lutter contre tout idéalisme pour atteindre son but. L’extrait suivant exprime bien cette idée :

“Il est sans doute très louable aux princes d’être fidèles à leurs engagements ; mais parmi ceux de notre temps qu’on a vus faire de grandes choses, il en est peu qui se soient piqués de cette fidélité, et qui se soient fait un scrupule de tromper ceux qui reposaient en leur loyauté. Vous devez donc savoir qu’il y a deux manières de combattre, l’une avec les lois, l’autre avec la force. La première est propre aux hommes, l’autre nous est commune avec les bêtes ; mais lorsque les lois sont impuissantes, il faut bien recourir à la force ; un prince doit savoir combattre avec ces deux espèces d’armes ».

Les deux notions-clés du Prince sont la Virtu et la Fortuna. La Virtu étant la capacité d’un dirigeant à résister à la Fortuna, l’évolution de l’environnement. Dans le cas du patient Fillon, on voit bien qu’il serait fort judicieux qu’il relise Le Prince afin de savoir comment lutter contre la tempête médiatique, aussi imprévue que dévastatrice. Plus largement dans la politique moderne, on ne compte plus les retournements de veste de nos représentants politiques. Ils ont tous sûrement lu Machiavel et c’est la raison pour laquelle les sondages ont toujours été un baromètre très suivi pour savoir de quel côté de l’échiquier il fallait se positionner. L’environnement tend à aller contre une loi, rebroussons chemin ! Il en va de cette attitude veule chez les citoyens qui font de la politique leur métier. Ainsi, pour rester quarante ou cinquante ans dans le paysage médiatique autant ne pas savoir faire preuve de trop de courage ou de trop d’avant-gardisme. Mais cette compréhension de la Fortuna, de l’environnement donc, afin d’ajuster sa Virtu, sa capacité à le maîtriser, relevait jusqu’à il y a quelques années d’un exercice de style qui nécessitait un certain doigté. On reconnaissait alors au politicien un certain cran d’avoir réussi à passer les années au travers des tempêtes. C’était sans compter l’arrivée d’Internet et plus particulièrement du Big Data. La Virtu de Machiavel se retrouve aujourd’hui dotée de moyens phénoménaux pour anticiper les mouvements de la Fortuna et donc de s’y préparer. Les faits et gestes du citoyen sont donc scrutés pour savoir ce qui lui plaira. La vidéo de Data Gueule dresse un état des lieux effarant de ces nouvelles pratiques :

Ces logiques marketing sont complètement intégrées dans la promotion d’un candidat à une élection. Il ne s’agit plus d’affirmer des convictions fortes et d’avoir une véritable vision de ce que doit être un Etat, une commune ou une région. Il s’agit désormais de distiller de façon précise la dose exacte de « sécurité », de « social », d’« économie » pour assurer sa victoire. En témoigne le nom d’une solution d’analyse de l’opinion à destination des politiques nommée « 50+1 ». L’objectif de cette solution n’est ni plus ni moins que de capter juste ce qu’il faut de l’électorat pour assurer la victoire du client… pardon du candidat. L’application de recettes commerciales plus classiques aux élections n’est pas nouvelle non plus : le slogan permet de créer artificiellement une image. C’est ce que dénonce Alexandre Astier sur le plateau de Ce soir ou jamais :

Mais ne nous égarons pas, il est temps de reprendre notre chemin en compagnie du clairvoyant Nicolas Machiavel. Au-delà d’un semblant de cynisme, une autre vision du personnage en fait l’un des plus grands démocrates qui soit, aux côtés de Rousseau et Montesquieu. Sa vision lucide sur la nature des hommes politiques en a fait la coqueluche des puissants. Pourquoi consigner dans un livre toutes les pratiques obscènes des politiques si ce n’est pour que le peuple s’en empare ? Et c’est là tout le génie de l’homme qui, en conseillant les Princes sur la manière de rester en place, fournit au peuple une formidable leçon sur la réalité des pensées de ses dirigeants. En écrivant Le Prince, Machiavel ne s’adresse non pas aux puissants, il s’adresse au peuple afin qu’il se libère de l’entrave des manipulations de ses dirigeants. La citation suivante est extraite du livre :

« L’homme, face au chaos, n’est jamais condamné, il dispose de moyens pour dépasser la fatalité et le hasard : sa liberté. »

Et c’est dans cette phrase sublime qu’on trouve un appel lancer à la foule pour qu’elle prenne son destin en main et qu’elle troque la servitude tranquille pour la liberté périlleuse à laquelle elle a droit. C’est donc en véritable porte-voix des plus faibles que Machiavel retranscrira l’appel des Ciompi, les ouvriers de l’industrie textile, qui se soulevèrent contre l’oligarchie florentine, réclamant davantage de libertés et se révoltant contre une situation dans laquelle « les petites fautes sont punies, celles qui sont importantes et graves sont récompensées ». Machiavel faisant tomber le masque des dirigeants rappellera « Ne vous laissez pas effrayer par cette ancienneté du sang dont ils se targuent ; car tous les hommes, ayant eu une même origine, sont également anciens et la nature nous a tous faits sur un même modèle. Déshabillés et nus, vous seriez tous semblables ; revêtons leurs habits, qu’ils mettent les nôtres, nous paraîtrons sans aucun doute nobles et eux gens du commun ; car seules la pauvreté et la richesse font l’inégalité. ».

C’est ainsi que, bien avant Gandhi et Thoreau, Nicolas Machiavel appellera à la désobéissance civile, à la rébellion de la population face à une élite préoccupée uniquement par ses propres intérêts. Et c’est dans des cas comme celui qui nous occupe aujourd’hui, c’est-à-dire d’un détournement de fonds publics à des fins personnelles, d’un abus de la confiance qu’un peuple place dans un homme, qu’il est question. C’est dans ce cas, la manifestation d’un absolutisme rampant qui amasse tout ce qu’il peut, tapis dans l’ombre, au mépris le plus total de la loi, de la morale et du rôle d’un serviteur de l’Etat. A ce titre, les Français amorphes seraient fort avisés de regarder vers la Roumanie, où la population s’est livrée récemment à une formidable leçon de démocratie : C’est par centaines de milliers que les Roumains sont descendus dans les rues pour manifester contre un projet de loi visant à amnistier de condamnation pénale les détournements de fonds publics inférieurs à 44 000 euros. Loi dont aurait pu bénéficier le président du parti social-démocrate pour… emplois fictifs ! Soit dit en passant, nos députés français viennent d’ailleurs de voter un abaissement du délai de prescription des délits financiers à 12 ans (loi qui aurait permis à François Fillon d’échapper à toute poursuite dans l’Affaire).

Quand est critiquée l’indépendance de la Justice, quand l’argent du peuple est volé, quand les intérêts privés priment, quand l’impunité et la lâcheté sont tenues en valeurs cardinales parmi la classe politique, trop biberonnée aux sérénades de Machiavel leur intimant de parfaire leur Virtu, alors il est temps que le peuple écoute la vraie leçon de Machiavel qui lui intime de ne se fier qu’à sa liberté, celle d’élire ou de renverser ses gouvernants.

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