Les nouveaux révolutionnaires

Malgré sa large victoire auprès des grenouilles de bénitiers pendant la primaire de la droite et du centre, François Fillon n’a pas réussi à faire monter la mayonnaise auprès du reste de la population. Ainsi, étonnamment, la foule n’entre pas en transe si on lui susurre à l’oreille un programme qui promet sang et larmes. La mise au goût du jour du fameux TINA (There is no alternative) de Thatcher à la France de 2016 ne semble pas convaincre les Français. Le candidat à la ligne dure aura beau expliquer que seule sa recette radicale pourra relancer la France, le peuple est fainéant !

Fort heureusement, le joyeux drille n’est pas ce chevalier sans peurs et sans reproches, mu par un projet plus grand que lui et qu’il défend corps et âme. Non, non, non, c’est un bon politique, fait de chair et d’os, comme on en connait par dizaine. Il a, tout comme ses petits camarades, une politique à géométrie variable en fonction de l’allure des sondages. Le programme visionnaire peut donc connaître de légères variations. C’est donc dans le plus grand des calmes que le chantre de la rigueur a ôté de son programme une mesure phare : la réduction à portion congrue de la couverture de la Sécurité Sociale aux seules afflictions graves et de long terme. Décevant ainsi les quelques 2,9 millions de votants qui avaient bien voulu croire en lui pour son inflexibilité. C’en est suivi un ballet somptueux de son équipe de campagne dans les médias. « François Fillon n’a pas bougé d’un cil » ose Jérôme Chartier ; l’Assurance maladie « continuera à couvrir les soins comme aujourd’hui et même, mieux rembourser des soins qui sont largement à la charge des assurés, comme les soins optiques et dentaires. » affirme même le premier intéressé. « Plus c’est gros, plus ça passe » disait Jacques Chirac, amen.

Autre amusement de cette fin d’année, les allures d’armée mexicaine de son équipe de campagne, qui compte plus d’une centaine de personnes. Encore une fois, seront déçus les fanatiques de la ligne dure de la bête politique puisque le moins que l’on puisse dire, c’est que Fillon est quelqu’un de flexible. Tellement flexible qu’il donne des postes à tout le monde et même à des personnes qui sont à deux mille lieues de ses idées : Bruno Le Maire, Nathalie Kosciusko-Morizet notamment. Gauchistes convaincus à côté de Fillon. Et enfin, son équipe compte un comité stratégique d’une trentaine de personnes, toujours très pratique pour donner une ligne claire à un programme. Ainsi, après avoir basé sa campagne pour les primaires sur un programme sans concession très droitier, il opère pour la présidentielle un large virage sur sa gauche pour rallier un centre droit qu’il a effrayé. Pas sûr que ces revirements rassurent son électorat de base ni séduisent un nouvel électorat.

Le problème de ces égarements de début de campagne est qu’ils favorisent un report de voix vers Marine Le Pen dès le premier tour. En effet, Fillon a, depuis le début, ciblé un électorat catholique, aisé et conservateur. Un pari gagnant pour les primaires, mais beaucoup moins favorable pour la mandature suprême puisque ce public reste relativement restreint dans la population française. On peut donc craindre que Fillon ne se détache pas de cette image dure auprès du reste de la population française et qu’il fasse fuir son électorat de base vers le FN en tentant une normalisation de son discours. L’homme qui se rêvait en prédicateur d’un programme libéral-conservateur comme projet de changement radical de la société française, se montre aussi flexible et dans le consensus qu’Hollande qu’il fustige à longueur de tribune dans Le Figaro. Ainsi, avec Fillon, Les Républicains offrent un boulevard au FN pour le premier tour…

Heureusement que tous les vrais progressistes peuvent présenter un front commun avec le nouveau Che Guevara de la politique française : Emmanuel Macron. La thématique de la révolution antisystème devenant une antienne dans le sérail, le petit nouveau de l’arène entend bien utiliser son atout jeunesse pour incarner cet esprit révolutionnaire. En appelant son livre programmatique d’un mesuré « Révolution », on pouvait donc s’attendre à une proposition de changement du paradigme politique.

L’énarque nous offre donc un programme en tout point révolutionnaire qui permettra « d’embrasser la modernité ». Petit florilège :

  • « Je suis favorable à ce que nous poursuivions une réduction des dépenses publiques »
  • « Le « crédit d’impôt compétitivité emploi » (CICE) et le « pacte de responsabilité et de solidarité » auront redonné des marges de manœuvre aux entreprises et stoppé l’hémorragie de l’emploi »
  • « L’Etat doit continuer à donner plus de souplesse au marché du travail »
  • « Parfois, certaines fonctions sont mieux assurées par des associations ou par le privé » que « par l’Etat »
  • L’introduction de la proportionnelle au Sénat et dans une moindre mesure à l’Assemblée Nationale
  • La proposition d’un SMIC pour les jeunes, plus faible que le SMIC classique

On voit donc très clairement les lignes d’un programme libéral, qui va dans le sens d’une dérégulation du marché du travail, une politique de l’offre et d’un désengagement de l’Etat. En somme, un programme dans la droite ligne de ce qu’il s’est déjà fait et qui continue de se faire en France et en Europe. Pour la révolution, on repassera donc.

Par ailleurs, son programme n’intègre aucune remise en cause de la Vème République, ni un revenu universel, qui sont toutes deux des idées, sinon nouvelles, au moins radicales. Tout au plus devrions-nous nous réjouir qu’il soit en faveur de l’Union Européenne et qu’il ne remette pas en cause des avancées sociétales comme le Mariage Pour Tous. C’est donc dans ce cadre intellectuel libéral convenu qu’évolue le prodige de la méritocratie française. Il est le triste constat du marasme intellectuel d’une classe politique incapable de renouvellement.

Si on ne regarde pas son programme, Macron nous propose une révolution mais dans le cadre des institutions existantes et dans la droite ligne de ce qu’il se fait actuellement, une sorte de révolution douce en somme… Bel oxymore mais il est temps d’arrêter ce mensonge. Derrière cet effet d’annonce, Macron réussit un doublé. Il nourrit le besoin de la population d’entendre parler de changement radical, et dans le même temps il propose des solutions conventionnelles qui n’effraient pas la population. Arrêtons de nous mentir à nous même, si nous souhaitons un changement, acceptons de bouleverser nos habitudes ! La révolution tranquille est impossible !

En écrivant ces derniers mots, je suis bien conscient qu’il est actuellement inconcevable que la société française évolue dans le sens d’un changement de son logiciel sociétal. En effet, la société est amorphe. Elle assiste passivement aux évolutions du monde, à la fois fasciné par les innovations technologiques et effrayés de voir émerger les ateliers du monde. La réponse, ou plutôt l’absence de réponse, se matérialise dans un glissement progressif de la population vers la peur de l’autre, la nostalgie du passé, le repli vers des valeurs traditionnelles, le tout favorisé par un abrutissement par le divertissement. Ces maux touchent toute la population, même la jeunesse. La lecture de ce billet d’humeur m’a profondément agacé. Il est absolument intolérable que cette jeunesse cède aux sirènes populistes, elle doit être ferme sur ses positions d’ouverture, de tolérance à l’égard de l’autre. Ami lecteur, aiguise ton esprit, n’écoute pas les oiseaux de malheur, ne renie jamais les valeurs de l’Etat de droit.

Sans cette foi en l’avenir, nous allons glisser oui. Ainsi, contrairement à ce que propose Fillon ou Macron, ce ne se fera pas à travers une révolution (prétendue), la population est trop molle pour ça. Mais, nous allons glisser doucement vers un monde ultra sécuritaire sans aucune autre structure collective que les réseaux sociaux. L’Etat, trop faible, aura en effet abandonné aux entreprises ses devoirs de protection et de régulation envers ses citoyens. Ces derniers, toujours plus individualistes, trop effrayés par l’extérieur, s’enfermeront dans un divertissement artificiel. Cependant, ces plaisirs passagers, ne masqueront ni la violence sociale d’un monde du travail composé uniquement d’auto-entrepreneurs à la merci des entreprises, ni la nécessité matérielle d’amasser de l’argent pour financer sa propre retraite et ses soins. Ouvrez les yeux, c’est vers cette société que nous glissons actuellement et je ne suis pas sûr qu’elle soit désirable.

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