Honnêtement, c’est chaud

Veuillez patienter une minute, le temps que je finisse de déglutir mon chapeau. Comme beaucoup de personnes, le résultat de la primaire de la droite et du centre m’a surpris, puis rendu un peu perplexe et désormais clairement inquiet. D’ailleurs, même chez les partisans de M François Fillon, ils n’y croyaient pas vraiment, c’est dire. Pour la troisième fois cette année, les statisticiens se prendront une volée de bois vert pour s’être encore trompés. En effet, on savait l’ancien Premier Ministre de Nicolas Sarkozy populaire : les Français l’avaient pris en affection pour avoir été pendant cinq ans le « collaborateur » (comprendre le souffre-douleur) de l’ex-Président Sarkozy et lui reconnaissaient donc un certain courage. Cependant, face au chevalier blanc Juppé, au tribun Sarkozy, au petit nouveau Le Maire, ses chances étaient relativement maigres.

En premier lieu, il me semble intéressant de revenir sur certains éléments de la concurrence de M Fillon et qui donnaient d’ores et déjà un piteux tableau de ce rendez-vous démocratique. Avant même la genèse de cette primaire, un homme avait fait son grand retour, surfant sur son image de nouveau Jacques Chirac (à la popularité certaine depuis qu’il est devenu gâteux), de rassembleur du peuple, de chevalier blanc à la rescousse de l’Etat, d’homme à la stature présidentielle. Il s’agit bien entendu d’Alain Juppé. Seulement les Français ont la mémoire très courte, puisqu’après avoir été condamné en 2004 pour un système d’emplois fictifs à la mairie de Paris, il est parti se refaire une virginité médiatique au Canada. Il était revenu peu avant la primaire, désormais blanc comme neige et prêt à tout conquérir. Malheureusement, quarante ans de dévouement au service de la France ne suffiront pas à le faire gagner. Il est également le cas intéressant de M Jean-Frédéric Poisson. Le président du Parti Démocrate-Chrétien (le parti de Christine Boutin) nous a offert de belles saillies antisémites et de « tous pourris ». Et ce, en plus d’avoir un discours anti-avortement, anti-mariage homosexuel et dont le programme flirte plus qu’allègrement avec celui du FN. Vient ensuite le cas anecdotique de M Bruno Le Maire, candidat considéré comme trop jeune, trop innovant, il a été raillé de manière indigne par le journaliste Jean-Pierre Elkabbach qui moquait son image de rénovateur raté. Du reste, son programme contenait un retour des « peines planchers », une facilitation des écoutes judiciaires, la suppression d’un million d’emplois publics, la suppression de l’ISF et l’interdiction du burkini. Un programme très innovant donc. Et enfin, celui sans qui l’UMP aurait pu rester un parti respectable, Nicolas Sarkozy. Mais c’était sans compter la soif de pouvoir de l’homme, ex-Président de la République de son état. Cet individu, ayant occupé la mandature suprême, a tout osé pour obtenir des voix supplémentaires. Il est allé jusqu’à la réduction de l’Etat de droit à de simples « arguties juridiques » pour rallier les populistes. De surcroît, il a volé le bien public qu’est la République pour l’accrocher au-dessus de la porte de son parti. Parti qui n’en défend même plus les valeurs. L’homme aura tout abandonné, l’Europe, l’unité républicaine, la dénonciation des extrêmes, l’ouverture des frontières. Il ira affirmer que nos ancêtres étaient Gaulois, sans considération aucune pour tous ces peuples venus d’ailleurs qui ont bâtis notre pays. Il apportera de l’eau au moulin du populisme en critiquant les « bien-pensants » : les journalistes, les gauchistes, les bobos. Au cours du premier débat, il se vautrera toujours un peu plus dans le populisme en esquivant une question sur le financement libyen de sa campagne de 2012 et en dénonçant l’infamie du service public télévisuel qui ferait échos à cette affaire. Ce sombre diable finira troisième de la primaire, échouant sa reconquête du siège suprême après avoir déblayé des boulevards entiers pour les partis extrêmes.

Ainsi, face à cette triste assemblée d’individus souhaitant accéder à l’élection présidentielle, on ne peut que se lamenter d’autant de paroles et d’engagements dont les seuls buts sont l’opposition des Français entre eux, l’exploitation de la peur et le démantèlement des acquis sociaux. C’est alors que M François Fillon remporta haut la main la primaire. N’ayant jamais été favori ou même outsider, je ne crois pas avoir vu d’analyse de son programme jusqu’aux résultats du premier tour. Las, la découverte de celui-ci est consternante.

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Ainsi, se présente un homme qui souhaite redresser la France, dont les proches vantent la rigueur. Cette homme-là ne sait pas faire honneur aux votes des Français tant il semble dénigrer sa mandature de député (https://www.nosdeputes.fr/francois-fillon). Comment peut-il espérer aller plus loin dans ces conditions ?

Du reste, constatons l’ensemble du programme de M Fillon.

Concernant le volet sociétal, M Fillon est, pour le moins que l’on puisse dire, un conservateur. On pourrait même aller jusqu’à réactionnaire patenté sans trop se mouiller. En effet, depuis sa Sarthe natale, François Fillon n’a pas dû voir les années passées ni le monde bouger autour de lui. C’est ainsi que, tout jovial qu’il est, il est allé recueillir le soutien du mouvement Sens Commun, émanation de la Manif pour tous, qui deviendra un pilier fondamental lors de sa campagne. Ainsi, il n’a donc sans doute pas perçu l’attaque féroce lancée sur la France moderne par ces arriérés qui s’arrogent le droit de décider pour les autres. Par sa déclaration de revenir sur la loi Taubira, François Fillon nie le principe de continuité de l’Etat et entend remettre en cause un droit acquis après un vote par une majorité de députés démocratiquement élus. Sans ce fil conducteur qui doit amener la société vers un idéal, nous sommes condamnés à sans cesse faire des aller-retours en fonction de la couleur politique des gouvernants. Pour forger la nation moderne qu’il entend, François Fillon semble pourtant s’inspirer d’idées fort à la mode dans les années 40 : « Je crois à la Famille, à l’autorité de l’Etat, au travail ». Une très légère ressemblance se dessine sous nos yeux ébahis d’un bon vieux « Travail, Famille, Patrie » si cher à Pétain. Ce n’est pas l’idéal français. Les valeurs qui sont nôtres, Liberté, Egalité, Fraternité, sont des valeurs humanistes qui permettent d’aboutir à un idéal plus juste du vivre-ensemble. A l’inverse ces trois mots tirés du passé enferment l’individu dans la misère de son quotidien et lui font oublier de lutter pour des valeurs nobles. Je ne développerai pas plus avant le passéisme honteux de cette antienne. Du reste, qu’un candidat en 2016, se déclarant moderne, vante de telles valeurs est outrageant pour le peuple qu’il souhaite conduire. Par ailleurs, toujours dans une volonté d’aller de l’avant, il revient sur de tristes polémiques de 2016 : il souhaite interdire le burkini et mettre en place la déchéance de nationalité. Il programme également d’interdire les manifestations que les forces de l’ordre ne sauraient « protéger ». Il ne faut donc pas être grand clerc pour observer la dérive sécuritaire d’une telle loi qui permettra d’interdire toute manifestation qui gêne l’exécutif. Enfin, que penser d’un individu qui souhaite que le colonialisme soit vu comme un « partage de culture » ?

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Hélas, le triste sire ne s’arrête pas en si bon chemin pour un retour en arrière puisqu’il se croit permis de chambouler un autre pan de notre société : l’économie. Pour donner une idée générale du programme économique de celui-ci, il suffit de regarder outre-Manche, il y a 37 ans, belle preuve de modernité encore une fois, en la personne de Margaret Thatcher. L’idole de François Fillon, a mené un politique ultralibérale dont les conséquences pèsent encore sur le pays. Ainsi, au nom d’une perte de vitesse du Royaume-Uni, Thatcher a démoli les syndicats, fermé les usines du Nord de l’Angleterre et privatisé à tour de bras. Les résultats de cette politique sont parfaitement illustrés dans la filmographie de Ken Loach et en particulier deux films : It’s a free world et My name is Daniel Blake. Le réalisme social de Ken Loach nous fait vivre la misère du quotidien des anciennes terres industrielles de l’Angleterre. A travers plusieurs scènes, nous constatons la réduction à néant du droit du travail, l’abandon de la société face au chômage de masse et puis les ravages de l’alcoolisme qui en découle. Ce spectacle terrifiant est ce qu’idéalise François Fillon, un Etat faible, l’abandon des classes populaires et un droit de travail qui donne tout pouvoir aux patrons. C’est ainsi que François Fillon entend supprimer la durée légale du travail de 35 heures pour s’en tenir à la limite européenne des 48 heures hebdomadaires. François Fillon souhaite enfoncer le clou de l’inversion de la norme amorcée par la loi El Khomri. Au vu du tollé déjà provoqué par ce projet, on voit bien à quel point ce projet cristallise l’opinion. Il souhaite faciliter les licenciements en introduisant comme motif valable une « réorganisation d’entreprise ». Les chômeurs ne sont épargnés non plus : leurs allocations seront plafonnées à 75% et seront dégressives. L’âge de départ légal à la retraite sera repoussé à 65 ans. Grâce à ce programme libéral, François Fillon a su séduire les grands patrons en récoltant leurs fonds, en reprenant leurs idées dans son programme. La TVA augmentera de 20 à 22%. L’ISF sera supprimé. Dans le calcul du SMIC sera intégré « la pression concurrentielle internationale » : manière détournée pour inciter à faire stagner, voire réduire le salaire minimum. Toutes ces réformes sont dans le respect d’une philosophie thatchérienne de l’économie. C’est pourquoi, il est intéressant d’avoir le retour des chercheurs britanniques sur le résultat sur l’économie de la méthode Thatcher. Ainsi, selon deux chercheurs de Cambridge, le PIB par habitant est inférieur de 20% de ce qu’il aurait dû être si le Royaume-Uni avait poursuivi sa course de 1950 à 1979. Par ailleurs, les baisses de croissance sont de plus en plus fréquentes. La productivité a progressé moins rapidement que sur la période précédemment citée (1,4% versus 1,8%). Seul point positif enregistré : une hausse de 4,7 millions d’emplois entre 1979 et 2013. Deux bémols néanmoins : deux tiers de ces emplois l’ont été dans le secteur public ; les contrats « 0 heure » faussent les chiffres de l’emploi. Enfin, Thatcher se félicitait d’avoir brisé la puissance des syndicats : une division par quatre du nombre de jours de conflits. Ce qui semble pourtant être sans effet sur tous les indicateurs économiques précédemment cités.

Enfin, pour parachever ce tableau où l’individu est laissé à lui-même face aux risques sociaux, François Fillon multiplie également les propositions dans le sens d’une réduction de la puissance publique. En bon libéral qui se respecte, le futur candidat de la droite voit l’Etat comme une machine grasse et improductive. C’est pourquoi, notre homme souhaite massivement réduire la taille de l’Etat. Pour ce faire, il compte réduire de 100 milliards d’euros de dépenses sur cinq ans. Ainsi, il compte supprimer 500 000 emplois de fonctionnaires. Sachant que 60% de la fonction publique est représentée par les corps enseignant, hospitalier et l’armée. Ces deux premiers secteurs déjà très tendus en ressources humaines seront pourtant forcément touchés par le grand nettoyage (en revanche des postes dans l’armée seront créés). Enfin pour les survivants de cette hécatombe, ils devront passer de 35 à 39 heures de travail hebdomadaire. Cette liposuccion vise à revenir au nombre de fonctionnaires de l’an 2000, sauf que la France est plus nombreuse de 6 millions d’habitants. Ainsi faire croire aux Français à l’obésité de l’Etat est simplement au service d’une idéologie libérale. Le Royaume-Uni et le Canada ont proportionnellement plus de fonctionnaires. Le Royaume-Uni, l’Italie et l’Allemagne dépensent entre 1,7 et 2,5 fois plus pour la Justice. La Suède, l’Allemagne, les Pays-Bas et d’autres consacrent davantage de ressources au système de santé. Ainsi, la France est tout à fait dans la norme au niveau des chiffres. François Fillon devrait passer au-delà de la logique comptable pour se consacrer à l’amélioration et à la modernisation du service public plutôt que d’enferrer les fonctionnaires dans un rythme intenable. Enfin, pour parfaire cette véritable saignée dans le secteur public, les plus faibles ne seront pas épargnés : le champ d’action de la Sécurité Sociale sera limité aux maladies les plus graves et le tiers payant généralisé supprimé. Ainsi, après le sombre tableau aux allures de régression sociale que François Fillon promet et la trouée ultralibérale sur le marché du travail, il prépare l’explosion de l’Etat-Providence.

Sur tous les tableaux que nous avons vus, François Fillon adopte une politique thatchérienne résolument à l’opposé du modèle sociétal français. Même Henri Guaino, député des Yvelines a déclaré récemment « Ce n’est pas ma droite, c’est une droite qui n’a aucune générosité, aucune humanité » ou encore « Le programme de François Fillon, c’est une purge comme on n’en a jamais proposé depuis la Seconde Guerre mondiale ». Même dans son camp, son programme effraye. Sans oublier le plaidoyer post-résultat d’Alain Juppé pour une « France apaisée et réconciliée » et de la nécessité de « construire une France tout entière tournée vers l’avenir, optimiste, accueillante au progrès », à l’opposé donc du programme de François Fillon. Face à la justice fiscale, il offre des baisses d’impôts pour les plus riches. Face à la solidarité, il vante une société du chacun pour soi. Face à un service public de qualité, il propose sa vampirisation par le secteur privé. Ainsi, quand son proche Vincent Roger déclare « Toute sa vie, François Fillon a été dans le respect des plus humbles avec l’obsession de leur permettre de vivre dignement », je tombe des nues. Il est donc du devoir de toute personne croyant dans le progrès comme vecteur de justice sociale et de solidarité de lutter contre le programme de François Fillon. De surcroît, cette véritable casse sociale ne peut aboutir qu’à une paupérisation de la France et un puissance publique affaiblie. L’austérité tant vantée par Thatcher, et par le FMI de nos jours, n’a jamais permis le retour au plein-emploi ni l’augmentation de la création d’entreprise, ni l’assainissement des finances publiques. L’austérité est un piège libéral qui doit être évitée à tout prix pour ne pas tomber dans les affres qu’a connu le Chili avec Pinochet. Il est inenvisageable que la France devienne ce terrain vague où les masses creusent la terre en quête de miettes et où les puissants raflent tout le gâteau. Ce n’est pas l’idéal républicain de 1789, ce n’est pas la promesse de prospérité sociale qu’a fait le Front Populaire en 1936, ce n’est pas la libéralisation des mœurs et le soutien de l’Etat de 1945 qui ont permis les Trente Glorieuses. Ce n’est pas dans l’Histoire de France de favoriser les plus riches tout en délaissant les plus pauvres ni de valoriser le conservatisme des mœurs. Face à autant de tristes sires aux sombres idées, que sommes-nous censés attendre ? Est-ce dans un retour en arrière sur les droits de chacun et une augmentation des inégalités que nous sommes censés avoir espoir ? Nous sommes-nous à ce point perdus pour croire davantage dans le passé que dans le futur ?

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