La société doit se réinventer

Alas ! Le pire arriva le mardi 8 novembre 2016. Après un Brexit, qui a pris de surprise nos émérites statisticiens, on pensait que le monde avait pris la mesure du risque que représentaient les sirènes populistes sur l’électorat. On pensait que plus jamais nous n’allions laisser notre avenir aux mains d’une bande de chômeurs ivrognes qui ne connaissent rien aux ressorts profonds d’un vote. Les mises en garde de tous les éditoriaux sur la menace populiste auraient dû largement effrayer le peuple des oiseaux de mauvais augures comme Donald Trump ou Boris Johnson. Pourtant mardi 8 novembre, le monde occidental s’est pris un deuxième coup de massue par le peuple en moins d’un an : il a mis à la tête du pays le plus puissant du monde un homme d’affaires à la fortune incertaine, amateur de femmes et incarnation d’une « beauf attitude » sans commune mesure. Le peuple américain a voté pour un programme aussi effroyable qu’aberrant. Ce programme est un appel à la régression sociale, au conservatisme, au vilipendage du bouc-émissaire immigré, au dénigrement des femmes et de leurs droits. Ce programme, sûrement imaginé après un whisky de trop, est la liste fantasque des rêves d’un vieux con qui mythifie un âge d’or qui n’a jamais eu lieu. Je suis comme la plupart des démocrates européens, révolté contre cette élection, volée de surcroît. L’incompréhension m’a alors envahi : pourquoi élire un homme aussi répugnant ? Pourquoi céder au populisme après toutes ces mises en garde ? Pourquoi choisir le déclin plutôt que la poursuite du rêve d’Obama ?

Ces questions m’ont submergé plusieurs jours et puis je me suis remis en quête d’informations, d’analyses qui expliqueraient au-delà de la façade (les Américains sont des gros beaufs qui ne connaissent rien à rien) les raisons de ce vote.

Tout d’abord, après l’émotion frénétique du début, faisons un premier recadrage pragmatique de la situation : Trump n’est pas (pas encore du moins) Hitler s’arrogeant les pleins pouvoirs. Face à ces regards apeurés d’un Trump réalisant l’intégralité de son programme, je renvoie à toutes les élections que vous avez vécues jusqu’à aujourd’hui : un élu a-t-il déjà réalisé son programme ? Non, et ce pour une bonne raison : il ne détient pas tous les pouvoirs ! Les Etats-Unis sont une démocratie parlementaire où les pouvoirs législatif et exécutif sont très strictement séparés. Ceci implique que le président des USA ne peut proposer de lois, il ne détient pas le pouvoir de dissoudre le Congrès, ni notre légendaire 49.3 français. En outre, les éléments républicains des deux chambres pourraient également s’opposer aux propositions protectionnistes de la politique de Trump. Par ailleurs, la guerre économique que Trump entend mener contre la Chine risque sans doute de se heurter à une riposte de la part de l’atelier du monde. Enfin, la sobriété de son discours de victoire laisserait même penser qu’il souffre de schizophrénie. Les plus optimistes pourraient même penser que sa vindicte lui a servi à être élu et qu’il va désormais se montrer raisonnable. En effet, il appelle désormais à poursuivre un mouvement qui « entraînera des individus de toutes races, religions, origines et croyances », à rassembler « républicains, démocrates et indépendants », à « travailler main dans la main avec les autres nations », à chercher « systématiquement le compromis, pas l’hostilité ». Enfin, depuis mardi dernier, il a déclaré ne pas vouloir toucher au mariage homosexuel, ne plus vouloir expulser que les 3 millions de clandestins qui ont un casier judiciaire (contre les 11 millions de clandestins annoncés pendant la campagne) et être davantage ouvert à une simple modification d’Obamacare plutôt qu’à son abrogation pure et simple. A noter également, il a annoncé vouloir renoncer à son salaire. Cette mesure, certes très populiste, est néanmoins une première base de réconciliation entre les élus et le peuple. Les politiques français devraient en prendre de la graine.

Par ailleurs, de notre point de vue européen, son élection nous semble d’autant plus intolérable et irrationnelle que les indicateurs économiques des Etats-Unis sont au vert : un solde migratoire positif, un PIB en hausse de 13% depuis 2008, un chômage sous les 5%. Cependant, à y regarder de plus près, les chiffres des USA ne sont pas si positifs. Dans l’absolu la croissance du PIB est bien plus faible que sur la période 1990-2008 (trois fois moins important : 0,6% contre 1,9% par an). Pire encore, 85% de la hausse des revenus depuis la dernière crise financière a bénéficié au 1% des plus riches Américains. Entre 2007 et 2015, le salaire médian a baissé de 1,6%. Le pourcentage de pauvres a augmenté de 13,5% à 15,5% en 2014. Le nombre de bénéficiaires du programme Food Stamps (une aide alimentaire versée aux plus démunis) a doublé entre 2007 et 2013 pour aboutir en 2016 à 43,6 millions de bénéficiaires. La vérité américaine est donc celle d’un pays dont une bonne partie de la population a vu son niveau de vie diminuer ces dernières années. Le peuple américain, comme les Européens, craint la mondialisation, craint de se faire voler son travail et craint d’être en infériorité numérique. Ainsi lors du duel Trump/Clinton, un seul candidat affichait sa compréhension de cette angoisse et le peuple l’a clairement identifié. A titre d’exemple, les résultats de traités comme l’ALENA (accord de libre-échange du continent américain) sont désastreux. Entre 1993 et 2002, l’emploi aux USA a diminué de 900 000 postes, contre une annonce de 20 millions d’emplois créés au départ. Du côté mexicain, les effets sont encore plus terribles. Encore une fois, c’est donc bien parce que Trump a compris ceci qu’il a pris un contrepied protectionniste par rapport aux autres candidats républicains. A plus forte raison, en dénonçant l’ultralibéralisme qui a conduit à cette paupérisation des Etats-Unis, Trump s’est attiré l’ire des politiques démocrates et républicains. Et c’est parce qu’il a subi les foudres des responsables du système que Trump a gagné la sympathie des électeurs.

Mais s’il fallait retenir un acteur majeur de l’élection de Trump, il s’agirait sans conteste du Parti Démocrate. Cette réponse contre-intuitive s’explique par l’incapacité du parti à comprendre les angoisses du peuple américain et à y répondre. La preuve la plus représentative de cet échec serait la désignation d’Hillary Clinton en tant que candidate investie du Parti Démocrate. En effet, il a nommé un pilier du système, maint fois exposée à la corruption, à la collusion, au clientélisme. Le Parti Démocrate, et en particulier son comité exécutif, largement en faveur de l’ex-Première Dame, a donc clairement affiché son élitisme, son éloignement par rapport au réel de l’Amérique profonde et enfin son incompréhension face à des mouvements populaires récents comme le Tea Party ou Occupy Wall Street. En somme, Clinton représentait tout ce que le peuple déteste. C’est pourquoi n’importe quel autre candidat aurait gagné face à Trump. Je sous-entends par-là qu’en nommant Bernie Sanders, candidat malheureux à la primaire démocrate, le Parti aurait affiché une image de soutien aux plus démunis, de rejet de la haute finance et proposé un « outsider » à la présidence. Soit un Trump sans ses travers ! Il était un candidat non conventionnel, qui avait réussi à mobiliser les foules autour d’un vrai projet d’alternance pour les Etats-Unis. Et ce, sans passer par le racisme, le populisme et l’animosité à l’égard des immigrés. Ma théorie est donc qu’en désignant Sanders, le Parti Démocrate aurait remporté l’élection. Il va donc maintenant s’agir pour le Parti Démocrate d’opérer une révolution en interne pour se rapprocher du peuple et écouter le peuple. Sans cela, le Parti est amené à laisser petit à petit la place à d’autres voix comme celle de la Democrat-Socialist of America, la principale association d’inspiration socialiste aux Etats-Unis. Suite au résultat du vote du 8 novembre, son nombre d’adhésion a bondi de 15% en quatre jours. Ce chiffre va illustrer les mouvements de protestation visibles ces derniers jours dans les grandes villes des Etats-Unis. Cependant, cette indignation ne doit pas être confondue avec un racisme exacerbé. Les Américains veulent du changement mais pas uniquement le changement de Trump. La dernière preuve de ce ras-le-bol est le pourcentage de vote en faveur de Trump parmi les communautés qu’il a largement dénigrées : 8% des noirs, 29% des hispaniques, ainsi que pas moins de 31% des Américains naturalisés.

Enfin, il existe une dernière hypothèse pour expliquer l’élection de Trump : « le dégoût de la dernière place ». Ce phénomène a été récemment développé par deux chercheurs américains : Ilyana Kuziemko (Princeton) et Michael I. Norton (Harvard). Le constat est que la pauvreté augmente aux USA depuis dix ans et pourtant le régime fiscal et les politiques sont toujours plus favorables aux riches. On pourrait se dire que l’idéal américain visera toujours à favoriser les réussites individuelles. Donc que les Américains voteront toujours pour ces programmes ultra-libéraux parce qu’ils pensent pouvoir bénéficier un jour de ces régimes hyper-favorables aux riches. La réalité serait autre : nous évaluons notre position sociale par rapport à celles des autres. Ainsi, le vaste groupe des Américains déclassés qui constitue la classe moyenne-basse ne peut pas être considéré comme pauvre mais pas riche non plus. Par ailleurs, son niveau de vie baisse inlassablement et il se trouve donc en avant-dernière position sur l’échelle sociale. Or, ce n’est pas chez les plus pauvres que Trump réalise ses meilleurs scores, c’est précisément dans cette couche des avant-derniers, la « petite bourgeoisie ». Cette couche de la population craint la paupérisation, le remplacement, le chômage qui frappent les plus pauvres. Ainsi, en votant pour des programmes qui privilégient les plus riches, ils s’assurent que les plus pauvres ne seront pas favorisés et donc qu’ils ne descendront pas de l’échelle sociale. L’article cite également l’image de l’esclave de maison qui est redevable au propriétaire blanc de ne pas être esclave des champs.

En conclusion, cette élection qui apparaît au premier abord comme issue d’un vote repoussoir complètement irrationnel motivé par des ressorts populistes et racistes révèle en réalité des angoisses bien réelles et un rejet d’élites arrivistes. Cette situation qui pourrait décrire la France tout autant que les Etats-Unis laisse donc présager le pire pour les élections qui nous attendent en 2017. C’est pourquoi je supplie (et je ne suis pas le seul) les partis raisonnables de proposer enfin des alternatives concrètes pour la réduction des inégalités de salaires et de traitements sans préférence nationale, pour la relance l’ascenseur social sans discrimination, et surtout d’assurer de nouveau une éducation française qui enseigne les valeurs des Lumières. La méritocratie doit redevenir notre modèle en lieu et place de la culture de l’héritage. Seules l’éducation et la formation permettront aux jeunes d’avoir foi en l’avenir, d’être ouverts sur le monde et de ne pas rejeter l’autre. Seules l’éducation et la formation permettront au peuple de comprendre et décrypter l’actualité. Seules l’éducation et la formation permettront d’élever le peuple et par voie de conséquence d’élever les politiques qui ne se sentiraient plus tout permis. Tout n’est pas perdu, relançons ensemble la machine française.

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