L’économie, une science dure. Vraiment ?

Accompagnés d’armées d' »experts », les médias populaires souhaiteraient nous faire oublier le fait que l’économie n’est pas une science « dure » mais une science « molle ». Cette différence oppose la physique à la sociologie par exemple. Outre la connotation péjorative du terme « molle », cette opposition sert à marquer la différence entre des sciences qu’on ne peut remettre en question car objectives et les autres largement sujettent à interprétation. Hélas; rien est plus faux ! Sans cela, des écoles de pensées économiques ne seraient pas en train de s’écharper depuis deux siècles sur le rôle de l’Etat dans l’économie, les raisons du chômage, l’existence ou non du marché etc. Cette image de science dure est notamment véhiculée par les économistes néoclassiques (qui croient dans la toute-puissance du marché et dans l’hyper-rationnalité des individus) dont les principales analyses reposent sur des calculs de maximisation d’utilité et des modélisations sous forme de courbes et d’équation pour justifier leurs théories. Or, l’un de leurs chefs de file, Léon Walras, qui a théorisé le modèle de l’équilibre général du marché, a  écrit ses idées dans un ouvrage nommé « Traité d’économie politique pure » (1874). Lui-même admettait donc l’impossibilité de son modèle puisqu’il était « pur ». Pour justifier ses théories, il a donc largement éliminer les scories qui auraient pu polluer son modèle, comme le bien-être des individus, l’écologie, la justice sociale, les externalités négatives etc.

Que ces individus interprètent l’économie de cette façon n’est pas dérangeant en soi. En revanche, ce qu’il l’est davantage c’est qu’ils dominent depuis une quarantaine d’années et ont inspiré des réformes bien réelles comme celles Thatcher et Reagan, celles des Chicago Boys au Chili également dans les années 80. Ainsi, comme on peut le voir actuellement en regardant les experts invités sur les plateaux de télévision ou dans les éditoriaux de nos revues, l’Etat est toujours mou, les impôts toujours trop élevés et le marché trop faussé par l’Etat. En partant donc du postulat (erroné) selon lequel l’économie est une science dure, on voit bien là l’intérêt de faire passer l’économie de l’autre côté de la barrière pour justifier de façon formelle et non critiquable les théories néoclassiques. Par exemple, un « expert » va expliquer d’un ton cérémonieux en montrant une courbe mathématique qu’il y a du chômage parce que les impôts sont trop élevés et il préconisera, à la façon d’un médecin, que le seul remède est la diminution de ceux-ci par l’Etat. Ainsi est distillé dans l’esprit des individus que le seul responsable du chômage est l’Etat et il en ira de même pour une foule d’autres sujets. En revanche, nous voyons rarement des « experts » nous dire que des impôts élevés permettent le versement d’aides aux personnes dans le besoin et que ceux-ci consomment des biens produits par les entreprises, sans quoi celles-ci mettraient la clé sous la porte (ce qui n’est pas forcément vrai non plus). L’un des champions de sa catégorie est M. François Lenglet. Ses torts vont même plus loin puisqu’il n’hésite pas à manipuler les chiffres pour accorder une légitimité scientifique à son propos et ainsi tourner l’analyse en faveur des solutions libérales. Summum de l’indécence, il ose affirmer des faits erronés. Cette attitude méprisable doit être condamnée avec la plus grande fermeté.

Les jeunes sont le futur de la société, les futurs consommateurs, les futurs parents. Ainsi, comme autre levier pour rallier à sa cause l’opinion publique, les économistes néoclassiques ont investi l’école afin de distiller leurs points de vue sur l’emploi, l’Etat, la consommation. Pour les plus jeunes, les lycéens, ils ont fait intégrer, aux programmes des sciences économiques, la microéconomie en tant que calculs scientifiques rigoureusement exacts. Le problème, ici, repose dans la présentation de cet enseignement. En effet, celui-ci n’est pas présenté comme un instrument politique biaisé d’une certaine frange d’économistes qui souhaitent asseoir une emprise idéologique sur la jeunesse. Cependant, ce qui est plus grave encore, ils s’assurent la main-mise sur la formation des enseignants-chercheurs en paralysant la diversité dans les organes (comme le Comité National Universitaire) qui nomment les professeurs et valident les thèses, accordent le titre de professeur d’université. Se faisant ils poussent hors du cadre les économistes dits « hétérodoxes » (dont les idées varient de la pensée dominantes) et donc appauvrissent le débat. Pour faire cela, ils peuvent également compter sur des personnalités médiatisées pour faire le travail de lobbyistes auprès de leurs relations politiques et ainsi faire avorter toute tentative d’ouverture du débat économique. Il s’agit notamment de Jean Tirole, glorieux lauréat du « Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel » (je vous laisse chercher son penchant naturel) qui, d’une simple lettre à la Ministre de l’Enseignement Supérieur, fait échouer un projet d’ouverture d’un département dédié aux économistes hétérodoxes. Je rassure le lecteur, des phénomènes similaires ont également lieu dans les universités en Royaume-Uni, aux Etats-Unis et ailleurs. C’est pourquoi il est d’autant plus primordial de garder un esprit critique vis-à-vis des recommandations pseudo-scientifiques de nos chers économistes.

Enfin, le dernier stratagème mis en place est celui du dénigrement de « l’adversaire ». Dans un essai publié récemment, Pierre Cahuc et André Zylberberg entendent mettre au ban les économistes hétérodoxes sous le prétexte que leurs thèses sont nocives au débat économique. Le débat et la liberté d’expression sont les attributs fondamentaux d’une démocratie, il est nécessaire de laisser la parole libre afin que la société ne se nécrose pas. Jean Tirole (toujours lui) va même jusqu’à qualifier les théories hétérodoxes « d’antichambre de l’obscurantisme« . Il est évident qu’une manipulation aussi grossière des faits et une attitude aussi méprisable ne peuvent être tolérées dans une démocratie ouverte à toutes les idées, qu’elles soient minoritaires ou non. Gageons que les hétérodoxes sauront s’allier et faire un front commun pour regagner un espace de liberté, comme ils semblent en prendre le chemin.

 

Cet article m’a été inspiré par la lecture du Hors-série du Monde Diplomatique Manuel d’économie critique, sorti début Septembre. Dans ces 200 pages, de nombreux mythes libéraux ancrés dans la conscience populaire sont démontés. Cette lecture m’encourage encore une fois à douter des lieux communs et à forger ma propre opinion !

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