La startup du XIXème siècle

https://iaata.info/Le-Uber-de-la-restauration-debarque-a-Toulouse-L-independance-c-est-l-esclavage-1023.html

La récente déclaration en redressement judiciaire de Take Eat Easy me donne l’occasion de publier le premier article qui m’a fait prendre conscience des dangers de la sacro-sainte ubérisation pour les individus et donc pour la société. L’article paru il y a quelques mois sur un site dont le parti pris très facilement identifiable a au moins le mérite d’amuser le lecteur en usant d’un ton sarcastique. Cependant, cet humour n’ôte pas le fond de l’article qui est de mettre le lecteur dans le quotidien d’un « collaborateur » d’une de ces wannabe-Uber pour dénoncer les pratiques peu scrupuleuses de ces startups à l’égard de ses « collaborateurs ». Avant cela, je ne m’étais pas figuré la réalité du quotidien d’un « collaborateur » qui est littéralement livré à lui-même face à l’entreprise (comme l’ouvrier d’usine au XIXème siècle en somme, avant l’apparition des syndicats). Bien entendu, le cas présenté est exagérément négatif. Cependant il permet de contrebalancer l’image exagérément positive de ces startups « cools ». Il est temps, me semble-t-il, de prendre la mesure de ces nouveaux macjobs (plus durs, plus précaires et encore moins rémunérés) et de les présenter comme tels.

Alors oui, ces jobs activités indépendantes permettent l’accès à l’emploi à des personnes qui en étaient tenus à l’écart jusqu’à présent pour des raisons peu reluisantes : racisme, manque de compétences, chômage de longue durée, périodes de prison. Cette carte  affiche le nombre de création d’entreprises (par secteur d’activité). Il apparaît que ce sont les départements franciliens les moins aisés qui créent le plus d’entreprises de « transports de voyageurs par taxis ». A terme, cette concentration dans des départements pauvres d’activités très sensibles à la conjoncture ne peut mener qu’à un accroissement supplémentaire de la pauvreté en cas de crise. Bien entendu cette situation est acceptée par les chauffeurs. Cependant dans une société qui dénigre à ce point l’inactivité et valorise tant l’apparence (belles voitures, beaux costumes), les applications « cools » et la réussite professionnelle, il apparaît logique qu’eux aussi veuillent profiter de cette vague. Nous nous ne retrouvons donc une fois de plus face à une lutte des classes très similaire à celles du XIXème et du XXème siècle où le capitaliste fait miroiter à l’employé qu’en travaillant dur il peut atteindre le niveau de vie de son patron (ce qui est faux bien entendu).

Alors oui, à ce qu’il paraît ces petits tours en vélo le soir permettent à des jeunes de garder la forme, se faire un peu d’argent. Je ne le nie pas. Mais qui a besoin de se faire un peu d’argent en travaillant sur des plages horaires non conventionnelles ? Des étudiants pauvres, des travailleurs déjà précaires. Qui d’autre accepterait de travailler de nuit, de faire du vélo en milieu urbain (donc dangereux), sous pression du temps ? Nous sommes donc déjà bien loin de l’image du cycliste « cool » qu’on nous présente. La problématique de la conjoncture est également présente, le travailleur (bas les masques, appelons un chat un chat) n’est plus qu’une variable d’ajustement extrêmement fluide pour l’entreprise. Ainsi, l’absence de commandes via l’application, entraîne l’absence de revenu pour le cycliste. L’entreprise n’a donc rien à perdre, le risque est entièrement sur le dos du travailleur. En parlant de risques, vous savez comme moi à quel point faire du vélo en milieu urbain est périlleux. Or, en cas d’accident, c’est l’assurance personnelle du livreur qui prend en charge les dommages, l’entreprise, elle, n’aura perdu qu’une course. Par ailleurs, j’ai eu l’occasion d’avoir pour colocataire un jeune qui était livreur pour une de ces sociétés, je me souviens de l’avoir vu passer une soirée entière à réparer son vélo dans notre cuisine. La réparation était à ses frais et pendant ce temps, il ne gagnait pas d’argent (argent nécessaire pour payer son loyer). Enfin, je ne parle même pas des cas de maladies où, une fois encore, le livreur n’est pas payé. Finalement, nous retournons simplement à la situation sur le marché du travail du XIXème siècle où le travailleur est payé à la pièce et ne bénéficie d’aucune assurance maladie. Ainsi toutes les luttes sociales depuis deux siècles sont annihilées par ces sociétés en apparence « cool ». Il est absolument intolérable qu’au XXIème siècle, nous effectuions un tel retour en arrière sur la protection du travailleur.

Enfin, dans l’absolu, même si tout ce que je dis au-dessus est faux, l’idée qu’une personne, après son vrai travail, reprenne son vélo pour aller travailler deux heures de plus pour aller gagner 15 euros de plus me terrifie. Alors que pendant ce temps, la personne aurait pu voir ses amis, passer du temps avec ses enfants, faire du vélo par plaisir, il va mettre (délibérément!) son temps libre dans une logique marchande. De cette situation, je réitère ma critique de la marchandisation de notre temps libre de cet article.

Votre temps est précieux, ne le vendez pas !

Publicités

2 commentaires Ajoutez le vôtre

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s